
Comment bien vivre le célibat ? Interview avec une psy
En l’occasion du 11 novembre, journée mondiale du célibat, l’équipe de Wikisexy voudrait briser les tabous autour du célibat même. Voilà pourquoi on en parle avec la psychologue Anna Stegrova qui nous aide à réfléchir à tous ses avantages comme aux difficultés, dans un but positif de remise en question de soi et d’amour-propre.
Sommaire
Célibat, solitude et différences culturelles
On voudrait commencer par une question difficile peut-être mais essentielle : quelle est la nuance entre "être seul·e" et "se sentir seul·e" ? Si on peut parler de nuance ou bien de différence entre célibat et solitude, pour le coup.
Être seul·e est un état de fait : il s’agit de l’absence de la présence physique d’autrui. En revanche, se sentir seul·e renvoie à une expérience émotionnelle et subjective, liée à un sentiment de manque ou de déconnexion que l’on peut ressentir même en étant entouré.
J’ai entendu quelque part une belle citation qui pourrait bien expliquer la différence : “Etre solitaire est un choix ; la solitude ne l’est pas« . J’ajouterais peut-être encore la notion de l’isolement, qui renvoie davantage à la souffrance d’être mis à l’écart.
Le célibat, lui, est un statut, mais il ne rime pas nécessairement avec solitude. Beaucoup de personnes célibataires se sentent épanouies et connectées à elles-mêmes ou à leur entourage, alors que certaines personnes en couple peuvent parfois se sentir très seules.
L’important est de comprendre que la solitude peut être choisie et bénéfique, tandis que le sentiment de solitude reflète souvent un besoin de connexion émotionnelle non comblé.
D’après votre expérience, quel est le rapport de la société d’aujourd’hui avec la solitude et le célibat ?
C’est une question complexe. De quelle société parle-t-on ? De quelle génération aujourd’hui ? Celle de nos grands-parents, parents, jeunes adultes, adolescents ou des enfants ? Déjà entre ces exemples on pourrait noter de grandes divergences.
Parlons de manière plus générale, de notre société occidentale d’un point de vue des jeunes adultes. Cette société valorise de plus en plus l’indépendance et l’autonomie, tout en continuant à valoriser fortement le couple et la famille, ce qui crée une contradiction.
D’un côté, on encourage les individus à être autosuffisants et à privilégier leur développement personnel ; d’un autre, être célibataire est souvent perçu comme un manque, voire un échec, particulièrement dans des sociétés plus traditionnelles où le couple peut être le synonyme de stabilité ou d’accomplissement.
Cette pression sociale varie cependant fortement selon les contextes culturels et religieux. Dans certaines cultures occidentales, l’individualisme est davantage valorisé, ce qui laisse plus de place au célibat comme un choix personnel. Le célibat peut y être vu comme une opportunité d’exploration personnelle, un moyen de se recentrer sur soi, sa carrière et même un mode de vie assumé.
Le célibat est généralement mieux accepté jusqu’à la fin de la trentaine, surtout pour les hommes, qui bénéficient souvent d’une plus grande tolérance. En revanche, pour les femmes, cette pression augmente généralement dès la trentaine.
Et dans d'autres cultures et traditions le rapport au célibat est différent ?
Dans d’autres sociétés plus traditionnelles ou fortement influencées par des croyances religieuses (comme dans certaines cultures en Afrique, en Asie ou au Moyen-Orient), le célibat est souvent stigmatisé. Le mariage y est perçu comme une étape incontournable de la vie adulte, et une pression sociale, voire familiale, importante peut s’exercer pour que chacun trouve un partenaire.
Cette diversité culturelle souligne l’importance de prendre en compte le contexte dans lequel évolue l’individu pour donner du sens au célibat et au couple. Ce qui est perçu comme une période d’autonomisation dans une société peut être vécu comme une source de souffrance dans une autre.
Cependant, de plus en plus de personnes à travers le monde adoptent des modes de vie alternatifs, où le célibat est vécu non pas comme un manque, mais comme une voie vers la découverte de soi, la liberté et l’épanouissement personnel. Le défi réside alors dans la capacité à se construire, à faire des choix qui sont en adéquation avec ses valeurs personnelles, tout en naviguant dans les attentes familiales, culturelles et religieuses qui peuvent être parfois contraignantes.
En résumé, le rapport au célibat est fortement influencé par les attentes sociales et culturelles, créant un conflit entre l’aspiration à l’autonomie personnelle et les normes sociales qui valorisent le couple et la famille.
Trouvez-vous qu'il y a une stigmatisation autour des mots "célibat" et "célibataire" ? Pourquoi ?
Oui, il y a souvent une stigmatisation, mais elle varie encore une fois selon les cultures et les religions. On ne peut jamais sortir la personne de son contexte.
Par exemple, dans certaines sociétés traditionnelles ou religieuses (comme dans les communautés musulmanes ou hindoues), le mariage est perçu comme un devoir familial et spirituel, et être célibataire au-delà d’un certain âge peut être mal vu.
En Afrique du Nord, une femme célibataire peut subir des pressions pour se marier rapidement, tandis qu’en Inde, le célibat masculin peut être perçu comme un manque de responsabilité.
Cependant, cette perception évolue. Par exemple, en Chine, la « Journée des Célibataires », célébrée le 11 novembre, est devenue une fête populaire, voire commerciale, qui permet de célébrer le célibat et de transformer une pression sociétale en un événement positif. Ce genre d’initiatives montre une évolution progressive des mentalités, même dans des sociétés où la pression sociale reste forte.
Dans les grandes villes occidentales, le célibat est de plus en plus accepté comme un choix de vie, avec des exemples concrets comme la montée du solo-living ou des groupes de célibataires revendiquant leur indépendance.

Accepter et bien vivre le célibat
On ne peut pas nier que notre société est toujours plus individualiste. Comment cette tendance affecte nos relations personnelles, dans les relations amoureuses comme avec nous-mêmes ?
L’individualisme, s’il pousse à l’autonomie, peut aussi fragiliser nos relations personnelles, en nous incitant à privilégier nos besoins individuels au détriment des autres. Cela peut créer des relations plus superficielles ou transactionnelles, où chacun cherche avant tout à satisfaire ses propres désirs.
En même temps, l’individualisme peut nous apprendre à mieux nous connaître et à être plus conscients de nos besoins dans nos relations amoureuses ou avec nous-mêmes. L’équilibre réside dans la capacité à respecter son individualité tout en cultivant des liens authentiques avec les autres.
Selon vous, quels impacts ont les applis de rencontre sur la perception du célibat et du couple ?
Les applications de rencontre ont transformé la manière dont nous envisageons le célibat et les relations. Elles permettent de multiplier les rencontres et donnent l’impression que le couple est à portée de main. Toutefois, elles peuvent aussi donner lieu à des relations plus superficielles, où la profondeur de la connexion peut parfois passer au second plan.
Ces applis peuvent aussi encourager une approche plus consumériste des relations, où l’on zappe rapidement d’une personne à une autre. Cette rapidité des relations, et leur grande accessibilité peuvent parfois nourrir un sentiment d’insatisfaction. Vous voyez le sentiment « Dans un état de satiété, d’avoir très envie de manger quelque chose, sans savoir ce que c’est, avoir tout un festin devant nous et être insatisfait parce que ça ne répond pas à ce qu’on aurait réellement voulu ? » Pour cerner ce dont on a réellement envie et besoin, il faut parfois s’arrêter de « manger », être en manque pour s’interroger sur nous, pour laisser cette envie venir s’étaler et nous guider dans nos décisions.
Il est essentiel d’utiliser les applis de rencontre avec discernement et authenticité.
D'après votre expérience professionnelle, avez-vous déjà eu des patient·e·s qui restent en couple même s'iels ne sont pas heureux·se·s, juste pour peur du célibat et de se retrouver seul·e·s ?
Oui, il est courant de rencontrer des personnes qui restent dans des relations insatisfaisantes par peur de la solitude. Cette peur est souvent liée à l’idée que la valeur d’une personne dépend de sa capacité à être en couple (notamment dans des périodes importantes de la vie – entre 25 et 40 ans), ou encore à la crainte de devoir affronter la solitude. Mon expérience professionnelle m’a montré qu’avec l’âge on apprend généralement à mieux supporter pour certains et plus apprécier pour d’autres la solitude.
Quant aux relations insatisfaisantes, rester dans un tel couple par peur ne permet jamais de s’épanouir pleinement. C’est pourquoi il est essentiel de prendre le temps d’explorer ses besoins, de comprendre ses peurs et de faire des choix relationnels qui sont fondés sur l’envie plutôt que sur la crainte du manque ou de l’isolement. À un moment, on est arrivé à vivre sans cette personne, sans cette relation. Notre capacité d’autonomie n’a pas disparu, elle est en nous, juste en veille.
Une des questions que j’aime bien poser à mes patients quand on aborde la peur de la solitude est : « Serait-ce si pénible d’être seul·e en votre propre compagnie ? » Tant que la réponse est « oui », il y a du travail sur l’estime de soi, la confiance en soi et souvent aussi des problématiques de dépendances affectives.
Comment peut-on attendre qu’on apprécie notre présence si on ne s’apprécie pas nous-même ?
Est-ce que vous avez des conseils pour nos lecteurs et lectrices qui se retrouvent aujourd'hui dans le célibat mais ne savent pas comment gérer la situation ?
Il est important d’apprendre à apprécier cette période de célibat comme une occasion de se reconnecter à soi-même. Profitez-en pour découvrir de nouvelles passions, rencontrer des personnes qui vous inspirent, approfondir vos amitiés et, surtout, pour cultiver une relation bienveillante avec vous-même. Cela peut également être le bon moment pour explorer vos peurs et attentes vis-à-vis des relations amoureuses.
De quoi avez-vous réellement envie et de quoi réellement besoin ? Visez-vous l’idéal ou êtes-vous prêt·e à y travailler, faire des compromis ? Avez-vous besoin d’un·e partenaire pour les atteindre ? Ce sont des questions essentielles à se poser.
Par exemple :
Envie d’un enfant, mais pas de partenaire ? Aujourd’hui c’est possible grâce à l’adoption ou la FIV. Avoir une belle maison avec un chien ? Encore une fois – tout à fait possible sans partenaire, mais peut-être les finances ne vous permettront pas d’avoir une grande maison de rêve, des compromis et des ajustements à la réalité resteront à faire.

En somme le célibat peut offrir de nombreux avantages : il permet de mieux se connaître, de développer son autonomie, de se concentrer sur ses passions et de vivre sans compromis en quelque sorte. C’est un espace de liberté où l’on peut grandir en tant qu’individu.
Cependant, il peut aussi, chez certaines personnes, susciter un sentiment d’isolement ou de manque, surtout si elles le vivent comme une situation subie plutôt que choisie. L’important est de voir le célibat comme une phase naturelle de la vie, riche en opportunités, et non pas comme une situation définitive ou problématique.